Des ODD aux limites planétaires dans la durabilité des entreprises

La durabilité des entreprises est arrivée à un tournant décisif. Alors que les objectifs de développement durable (ODD) des Nations Unies dominent le paysage de la durabilité des entreprises depuis 2015, un nombre croissant d'entreprises avant-gardistes reconnaissent les limites de ce cadre et se tournent vers une alternative plus scientifique : le cadre des limites planétaires. Ce changement représente plus qu'une simple modification des indicateurs : il s'agit d'une refonte fondamentale de la manière dont les entreprises peuvent comprendre, mesurer et gérer leur impact environnemental.
Le cadre des limites planétaires comme fondement scientifique
Le concept des limites planétaires, développé par Johan Rockström et ses collègues du Stockholm Resilience Centre, identifie neuf processus critiques du système terrestre qui régulent la stabilité et la résilience de notre planète. Ces limites définissent l'espace d'action sûr pour l'humanité, au-delà duquel nous risquons de déclencher des changements environnementaux irréversibles. Les neuf limites englobent le changement climatique, la perte de biodiversité, les cycles de l'azote et du phosphore, l'acidification des océans, le changement d'affectation des terres, l'utilisation de l'eau douce, l'appauvrissement de la couche d'ozone, la charge en aérosols atmosphériques et la pollution chimique.
Contrairement aux ODD, qui sont le fruit de négociations politiques et de compromis, les limites planétaires sont ancrées dans la science du système terrestre. Elles représentent des seuils quantifiables basés sur notre compréhension du fonctionnement de la planète en tant que système intégré. Ce fondement scientifique fournit aux entreprises des objectifs clairs et mesurables qui correspondent directement aux limites environnementales que notre planète peut supporter.
Le défi des ODD : complexité sans clarté
Les 17 ODD, bien que complets et bien intentionnés, posent des défis importants pour leur mise en œuvre par les entreprises. Avec 169 cibles et plus de 230 indicateurs, la complexité du cadre décourage souvent les entreprises qui tentent de mettre en place des stratégies de développement durable significatives. Les entreprises ont souvent du mal à établir des priorités parmi des objectifs concurrents, ce qui conduit à des approches fragmentées qui peuvent traiter les symptômes plutôt que les causes profondes de la dégradation de l'environnement.
De plus, bon nombre des ODD sont ambitieux plutôt que fondés sur des données scientifiques. Des objectifs tels que « villes durables » ou « consommation responsable » manquent de la précision quantitative nécessaire à une planification et une évaluation efficaces au niveau des entreprises. Cette ambiguïté favorise le greenwashing, qui permet aux entreprises de revendiquer des progrès sans modifier substantiellement leur impact environnemental. Il en résulte souvent un ensemble disparate d'initiatives qui peuvent sembler impressionnantes dans les rapports sur le développement durable, mais qui ne s'attaquent pas aux causes fondamentales des problèmes environnementaux à l'échelle planétaire.
La nature interdépendante des ODD crée également une certaine confusion quant aux priorités. Une entreprise peut exceller dans un domaine tout en compromettant, sans le savoir, les progrès réalisés dans d'autres domaines. Sans une compréhension claire des limites environnementales les plus critiques et de la manière dont les activités commerciales sont liées aux processus à l'échelle planétaire, les entreprises risquent de mal allouer leurs ressources et de passer à côté d'opportunités d'avoir un impact significatif.
Les limites planétaires comme source de clarté et de fondement scientifique
Le cadre des limites planétaires offre aux entreprises une approche fondamentalement différente qui privilégie la clarté et la rigueur scientifique plutôt que l'acceptabilité politique. Chaque limite est quantifiable, avec des seuils spécifiques que les entreprises peuvent utiliser pour évaluer leur impact. Par exemple, la limite relative au changement climatique est exprimée en termes de concentration de dioxyde de carbone dans l'atmosphère (actuellement fixée à 350 parties par million), tandis que la limite relative à l'azote se rapporte à la quantité d'azote retirée de l'atmosphère pour l'usage humain.
Cette approche quantitative permet aux entreprises de traduire leurs activités en impact à l'échelle planétaire avec une précision sans précédent. Une entreprise manufacturière peut calculer non seulement son empreinte carbone, mais aussi sa contribution à la pollution par l'azote due à l'utilisation d'engrais dans sa chaîne d'approvisionnement, son impact sur la biodiversité dû aux changements d'affectation des sols et sa consommation d'eau douce par rapport aux limites régionales en matière d'eau. Cette vision globale permet une prise de décision plus stratégique quant aux domaines dans lesquels concentrer les efforts de développement durable afin d'obtenir un bénéfice maximal pour la planète.
Ce cadre permet également d'établir naturellement des priorités. Certaines limites, telles que le changement climatique et la perte de biodiversité, sont identifiées comme des « limites fondamentales » qui, si elles sont franchies, pourraient à elles seules faire basculer la Terre dans un nouvel état. Cette hiérarchie scientifique aide les entreprises à comprendre quels impacts nécessitent une attention immédiate et lesquels peuvent être traités à plus long terme.
Avantages pratiques de la mise en œuvre
Le cadre des limites planétaires offre plusieurs avantages pratiques pour la mise en œuvre au sein des entreprises.
Tout d'abord, il établit un lien clair entre les décisions commerciales locales et les conséquences environnementales mondiales. Lorsqu'une entreprise réduit sa consommation d'eau douce, elle peut directement associer cette action au respect des limites planétaires en matière d'eau douce, ce qui rend immédiatement évidente la pertinence de cette mesure pour les parties prenantes.
Deuxièmement, ce cadre facilite une meilleure gestion de la chaîne d'approvisionnement. Les entreprises peuvent évaluer leurs fournisseurs non seulement en fonction de leur efficacité ou de leurs coûts, mais aussi en fonction de leur contribution au respect des limites planétaires. Cela incite à un changement systémique tout au long des chaînes de valeur, car les entreprises exigent de leurs fournisseurs qu'ils opèrent dans le respect des limites planétaires.
Troisièmement, les limites permettent des évaluations des risques plus sophistiquées. Les entreprises peuvent évaluer comment leurs activités pourraient être affectées par le dépassement de diverses limites planétaires, de la pénurie d'eau due au dépassement de la limite en eau douce à la perturbation de la chaîne d'approvisionnement due à la perte de biodiversité. Cette approche prospective aide les entreprises à renforcer leur résilience tout en réduisant leur impact environnemental.
Le cadre soutient également l'innovation en mettant en évidence les contraintes environnementales spécifiques qui nécessitent des solutions technologiques. Plutôt que de rechercher une « durabilité » générale, les entreprises peuvent concentrer leurs efforts de recherche et développement sur le respect de limites spécifiques, ce qui conduit à une innovation plus ciblée et plus efficace.
Mesurer ce qui compte
L'avantage le plus convaincant des limites planétaires est peut-être leur mesurabilité. Chaque limite fournit des indicateurs clairs que les entreprises peuvent suivre au fil du temps, ce qui permet une véritable responsabilisation et un suivi des progrès. Contrairement aux engagements vagues en faveur du « développement durable », les entreprises peuvent fixer des objectifs spécifiques alignés sur les limites planétaires et rendre compte de leurs progrès avec une précision scientifique.
Cette capacité de mesure s'étend à l'analyse comparative et à la comparaison. Les entreprises opérant dans des secteurs similaires peuvent comparer directement leur impact planétaire, ce qui crée une pression concurrentielle en faveur de l'amélioration. Les investisseurs et autres parties prenantes peuvent également prendre des décisions plus éclairées en se basant sur l'impact environnemental quantifié plutôt que sur des discours subjectifs en matière de durabilité.
Les limites permettent également d'adopter des approches d'allocation, dans lesquelles les entreprises peuvent déterminer leur « juste part » de chaque limite planétaire en fonction de leur taille, de leur secteur ou d'autres facteurs pertinents. Cela ouvre la voie à la définition d'objectifs fondés sur des données scientifiques qui vont au-delà des approches actuelles axées principalement sur le changement climatique.
Une voie à suivre
Le passage des ODD aux limites planétaires n'implique pas d'abandonner les questions de responsabilité sociale ou de gouvernance abordées dans le cadre plus large des ODD. Il s'agit plutôt d'ancrer la stratégie environnementale dans la réalité scientifique tout en traitant les questions sociales et de gouvernance à travers d'autres cadres mieux adaptés à ces dimensions.
Les entreprises prêtes à adopter cette approche devraient commencer par évaluer les limites planétaires afin de comprendre leur impact actuel sur les neuf limites. Cette base de référence permet une planification stratégique axée sur les limites où l'entreprise a le plus grand impact ou où la planète est la plus proche des seuils dangereux.
Le cadre des limites planétaires représente la prochaine évolution en matière de responsabilité environnementale des entreprises, allant au-delà des compromis politiques pour s'orienter vers la vérité scientifique. Pour les entreprises qui prennent au sérieux leur impact environnemental, le choix est clair : adopter la clarté et la rigueur des limites planétaires et contribuer à bâtir une communauté d'affaires opérant dans un espace sûr pour l'humanité sur Terre.