L'écocide est en passe d'être érigé en infraction pénale, et votre conseil d'administration doit en saisir toute la portée

La criminalisation de la destruction massive de l'environnement n'est plus une théorie juridique marginale. Elle est en train d'être intégrée dans les législations nationales à travers l'Europe, fait l'objet de propositions à la Cour pénale internationale, et progresse plus rapidement que ne le pensent la plupart des instances dirigeantes.

Un concept dont l'heure est venue

Pendant la majeure partie de l'histoire moderne des entreprises, les infractions environnementales ont été traitées comme des questions administratives : amendes, ordonnances de remise en état, conditions d'octroi de licence. Graves, parfois coûteuses, mais de nature essentiellement réglementaire. Le droit émergent de l’écocide bouleverse complètement cette donne. L’écocide – défini au sens large comme la destruction généralisée, grave ou systématique des écosystèmes – est en passe d’être codifié en tant qu’infraction pénale, et les sanctions qui y sont associées ne sont pas administratives. Elles sont pénales. Elles s’appliquent aux individus. Elles s’appliquent aux personnes qui ont autorisé ces agissements, approuvé la stratégie et siégé au conseil d’administration lorsque les décisions ont été prises.

Le concept n'est pas nouveau. Le terme « écocide » a été utilisé pour la première fois lors de la Conférence sur la guerre et la responsabilité nationale qui s'est tenue à Washington en 1970, puis par le Premier ministre suédois Olof Palme lors de la première Conférence des Nations Unies sur l'environnement en 1972, dans le contexte de l'utilisation de l'agent orange au Vietnam. À partir des années 1970, de nombreux universitaires et juristes ont plaidé en faveur de la criminalisation de l'écocide.[1] Ce qui est nouveau, c'est la dynamique politique et juridique qui s'est développée au cours des cinq dernières années et la rapidité avec laquelle cette dynamique se traduit en droit contraignant.

L'état actuel de la législation

Ce n'est pas une perspective lointaine. La Belgique a déjà inscrit l'écocide parmi les infractions pénales dans son nouveau code pénal, avec des peines pouvant aller jusqu'à 20 ans d'emprisonnement pour les particuliers et des amendes pouvant atteindre 1,6 million d'euros pour les entreprises. La France a introduit une infraction nationale d’écocide en 2021, prévoyant jusqu’à 10 ans d’emprisonnement pour ceux qui commettent des infractions « causant des atteintes graves et durables à la santé, à la flore, à la faune ou à la qualité de l’air, du sol ou de l’eau ». La loi française impose également au gouvernement l'obligation de rendre compte au Parlement des mesures qu'il prend pour obtenir la reconnaissance de l'écocide en tant que crime international.[2] Plusieurs anciens États soviétiques – dont la Russie, l'Ukraine et le Kazakhstan – ont déjà intégré des dispositions relatives à l'écocide dans leur code pénal, avec des peines pouvant aller jusqu'à 20 ans.

Au niveau de l'Union européenne, la directive relative aux infractions environnementales impose aux 27 États membres d'adopter, d'ici mai 2026, des dispositions pénales concernant la destruction de l'environnement assimilable à un écocide. L'Allemagne a publié son projet de loi de transposition en octobre 2025.[3] Le Parlement écossais a voté par 90 voix contre 26 en faveur de l'avancement d'un projet de loi sur la prévention de l'écocide présenté par Monica Lennon, membre du Parlement écossais, la commission compétente reconnaissant que l'écocide doit être traité comme un « acte criminel grave ».[4]

La définition juridique et ses implications

La définition juridique qui sous-tend l’essentiel de cette activité législative a été élaborée en 2021 par un groupe d’experts indépendants composé d’éminents juristes spécialisés en droit pénal international et en droit de l’environnement, réuni à l’initiative de la Stop Ecocide Foundation. Elle définit l’écocide comme « des actes illicites ou gratuits commis en sachant qu’il existe une probabilité substantielle de causer des dommages graves à l’environnement, qui soient soit étendus, soit durables ». Cette définition a été officiellement proposée comme amendement au Statut de Rome de la Cour pénale internationale par le Vanuatu, les Fidji et le Samoa.[5]

L'expression « en toute connaissance de cause » est déterminante. Elle signifie que ce que les décideurs savaient, le moment où ils l'ont su et ce qu'ils ont choisi de faire de cette connaissance constituent le fondement de la responsabilité pénale. La définition n'exige pas l'intention de détruire, mais seulement que la personne en question savait, ou aurait dû savoir, qu'il existait une probabilité substantielle de dommages graves. Cela établit une norme à laquelle la plupart des cadres supérieurs des industries à forte empreinte environnementale satisfont déjà en termes d'informations disponibles. La science du risque environnemental fait l'objet d'une documentation exhaustive depuis des décennies. L'argument selon lequel un conseil d'administration n'était pas au courant devient de plus en plus difficile à soutenir.

La législation sur l'écocide n'est pas une question de réputation pour l'équipe chargée du développement durable. C'est une question de gouvernance qui relève du conseil d'administration.

Ce que les conseils d'administration devraient faire actuellement

Pour les conseils d'administration et les équipes de direction, les implications sont concrètes et immédiates. La première question est de savoir si les activités de votre organisation – ou celles de votre chaîne d'approvisionnement – exposent votre entreprise à un risque significatif au regard de la définition émergente de l'écocide. La deuxième est de savoir si vos systèmes de gestion environnementale fonctionnent selon une norme qui démontre une véritable diligence raisonnable. La troisième est de savoir si vous disposez de preuves indépendantes et documentées de cette norme – non pas des assurances autodéclarées, mais des preuves vérifiées et vérifiables qui résisteraient à un examen dans le cadre d'une procédure pénale.

La quatrième question, que peu de conseils d'administration se posent, est de savoir si vos informations reflètent fidèlement vos impacts environnementaux. Dans ce nouveau contexte juridique, une présentation trompeuse de la performance environnementale n'est pas seulement un problème de réputation : elle aggrave la responsabilité sous-jacente. Une entreprise qui détruit un écosystème puis présente de manière erronée ce qui s'est passé se retrouve dans une situation plus grave qu'une entreprise qui a détruit l'écosystème mais l'a divulgué avec exactitude. Les conseils d'administration qui considèrent la divulgation environnementale comme un exercice de communication plutôt que comme un document juridique s'exposent à des risques sur deux fronts simultanément.

La législation sur l'écocide n'est pas une question de réputation pour l'équipe chargée du développement durable. C'est une question de gouvernance qui relève du conseil d'administration. Il faut s'y intéresser avant que cela ne devienne une affaire personnelle.

Contactez-nous


Références

[1] Stop Ecocide International, « FAQ – L'écocide et le droit : histoire et contexte ». https://www.stopecocide.earth/faqs-ecocide-the-law

[2] Ecocide Law, « Lois existantes et proposées en matière d'écocide – France et Belgique ». https://ecocidelaw.com/existing-ecocide-laws/

[3] Pohlmann & Company, « Projet de loi visant à modifier le droit pénal environnemental par la mise en œuvre de la directive sur l'écocide » (6 novembre 2025). https://www.pohlmann-company.com/en/bill-to-amend-environmental-criminal-law-by-implementing-the-ecocide-directive/

[4] Stop Ecocide International, « Le Parlement écossais vote en faveur de l'avancement du projet de loi sur la prévention de l'écocide » (2025). https://www.stopecocide.earth/

[5] Stop Ecocide International / Groupe d'experts indépendants, « Définition juridique de l'écocide » (juin 2021). https://www.stopecocide.earth/ecocide-law

Précédent
Précédent

La directive européenne relative aux infractions environnementales : ce que les conseils d'administration doivent savoir avant mai 2026

Suivant
Suivant

Du déploiement à la mise hors service : le cycle de vie complet de la gouvernance de l'IA