La proposition de la CPI : quelles seraient les conséquences pour les entreprises si l'écocide devenait un crime international ?

Le Vanuatu, les Fidji, le Samoa et la République démocratique du Congo ont officiellement proposé d'inscrire l'écocide comme cinquième crime devant la Cour pénale internationale. Si cette proposition était adoptée, les implications pour la gouvernance d'entreprise seraient sans précédent dans l'histoire du monde des affaires.

La CPI et son importance

La Cour pénale internationale poursuit des individus – et non des États ni des entreprises – pour les crimes les plus graves reconnus par le droit international : le génocide, les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et le crime d’agression. Elle constitue la dernière instance de recours pour les infractions les plus graves, créée pour garantir que les personnes occupant des postes de pouvoir puissent être tenues personnellement responsables de dommages catastrophiques. La proposition d'ajouter l'écocide comme cinquième crime relevant de la CPI n'est pas un geste symbolique. Il s'agit d'une proposition visant à placer la destruction massive de l'environnement dans la même catégorie morale et juridique que le génocide. Si elle est adoptée, les implications pour la gouvernance d'entreprise seront sans précédent dans l'histoire de la réglementation des affaires.

La proposition officielle

Dans une communication officielle adressée à l'Assemblée des États parties de la CPI fin 2024, le Vanuatu, les Fidji et le Samoa ont officiellement proposé un amendement au Statut de Rome. La République démocratique du Congo s'est jointe à eux. La Commission climatique du bassin du Congo, qui représente 17 États, a appelé à la reconnaissance de l'écocide en tant que crime international. Le Secrétaire général des Nations unies a qualifié cette inclusion de « hautement souhaitable ». Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme a déclaré que « la reconnaissance des crimes environnementaux, y compris le crime d'écocide, par les systèmes juridiques internationaux, régionaux et nationaux renforcerait la responsabilité en matière de dommages environnementaux ». Au moins 24 États membres de la CPI en ont discuté au niveau parlementaire et gouvernemental.[1]

La procédure judiciaire

La procédure visant à ajouter un cinquième crime au Statut de Rome est exigeante, mais suit des étapes procédurales bien définies. Tout État partie peut proposer un amendement. La proposition doit être soumise au moins trois mois avant l’Assemblée générale des États parties, qui se tient chaque année en décembre à La Haye. Une majorité simple lors de cette réunion permet de mettre l’amendement à l’examen. Une conférence de révision des crimes peut alors être convoquée, ou les négociations peuvent se poursuivre par le biais de discussions formelles et informelles. Avec l'accord d'au moins deux tiers des États membres – actuellement 83 sur 124 –, l'amendement est adopté dans le Statut, après quoi la ratification et la mise en œuvre peuvent avoir lieu. Une fois ratifié par un État, le crime s'applique aux actes commis sur le territoire de cet État ou par ses ressortissants.[2]

Le principe de complémentarité signifie que la CPI intervient lorsque les juridictions nationales ne le font pas – mais son existence modifie de toute façon le calcul des procureurs nationaux. L'ajout de l'écocide au Statut de Rome signalerait à tous les systèmes juridiques nationaux du monde que la communauté internationale considère la destruction massive de l'environnement comme une catégorie d'infraction justifiant la réponse juridique la plus sévère qui soit. Les procureurs nationaux qui, auparavant, auraient pu traiter la destruction de l'environnement comme une simple affaire administrative se trouveraient confrontés à un contexte politique et juridique différent.

Compétence universelle

Au-delà de la CPI elle-même, le Statut de Rome intègre les principes de la compétence universelle. En vertu de ces principes, tout État signataire peut, sur son propre territoire, arrêter un ressortissant étranger pour un écocide commis ailleurs, à condition qu’il estime que le crime est suffisamment grave.[3] Pour les dirigeants de multinationales qui voyagent régulièrement – pour assister à des réunions du conseil d’administration, à des journées des investisseurs ou à des conférences –, cela crée un risque concret qui s’étend bien au-delà des juridictions dans lesquelles leurs entreprises opèrent. Un dirigeant responsable de la destruction de l’environnement dans un pays où l’application de la loi est faible pourrait théoriquement être arrêté dans n’importe quel État signataire par lequel il transite.

Définition du groupe d'experts

La définition juridique proposée à l'adoption a été élaborée en juin 2021 par le groupe d'experts indépendants réuni par la Fondation Stop Ecocide, coprésidé par Philippe Sands KC et Dior Fall Sow. Ce groupe comprenait certains des plus éminents juristes internationaux spécialisés en droit pénal et en droit de l'environnement. La définition qu'ils ont élaborée – couvrant «les actes illégaux ou gratuits commis en sachant qu'il existe une probabilité substantielle de causer des dommages graves et soit étendus, soit à long terme à l'environnement» – a été largement acceptée comme définition de travail lors des discussions législatives et diplomatiques qui ont suivi.[4]

« Je suis absolument convaincu que ce crime d'écocide sera reconnu. La seule question n'est pas de savoir si cela arrivera, mais quand et sous quelle forme. » – Professeur Philippe Sands KC

Ce que la ratification signifie pour les entreprises

Pour le monde des affaires, l’importance d’un amendement de la CPI sur l’écocide réside moins dans la probabilité concrète qu’un PDG soit jugé à La Haye – ce seuil est élevé et la charge de travail de la CPI est déjà considérable – que dans ce que la reconnaissance pénale internationale signifie et rend possible. Chaque changement majeur en matière de responsabilité environnementale a fait suite à une période où les arguments moraux et scientifiques étaient devenus impossibles à ignorer au niveau international. La proposition de la CPI représente ce point d'inflexion pour l'écocide. Les conseils d'administration doivent se préparer aux mesures législatives, aux litiges et aux actions réglementaires qui suivront la reconnaissance pénale internationale. Cet amendement est la déclaration juridique que le sujet est grave. Les conséquences se feront principalement sentir à travers le droit national.

Les entreprises qui ont considéré leurs systèmes de gestion environnementale, leurs cadres de gouvernance et leurs pratiques de communication comme de véritables reflets d'une gestion responsable sont bien préparées pour ce qui les attend. Celles qui les ont considérées comme de simples exercices de mise en conformité ne le sont pas. La trajectoire est claire et le cap n'a pas changé. La seule variable est le calendrier.

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Références

[1] Stop Ecocide International, « FAQ – L'écocide et le droit : proposition à la CPI et soutien des États ». https://www.stopecocide.earth/faqs-ecocide-the-law

[2] Stop Ecocide International, « La législation sur l'écocide – Le processus juridique visant à faire de l'écocide un crime international ». https://www.stopecocide.earth/ecocide-law

[3] Stop Ecocide International, « Loi sur l'écocide – Compétence universelle ». https://www.stopecocide.earth/ecocide-law

[4] Stop Ecocide International, « Developing Ecocide Law – The Independent Expert Panel Definition » (juin 2021). https://www.stopecocide.earth/

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